Après de nombreux spectacles musicaux, mais aussi son aventure au célèbre cabaret parisien MADAME ARTHUR, qu’il poursuit depuis novembre 2015, MONSIEUR K. revient à la forme épurée du tour de chant… enfin presque, puisqu’il sera le prétexte théâtral d’une nouvelle plongée dans les affres du cabaret, son cabaret… où le public n’est jamais simplement spectateur.

Né avec les chansons de Brecht et de Weill, Monsieur K. a, depuis 2006, constitué un répertoire de chansons originales, dont il a signé la plupart des textes, mais qui possède en son sein des joyaux d’irrévérence offerts, notamment, par l’auteur dramatique, Olivier Mouginot. Faisant sienne une certaine tradition de la chanson cabaret (du Chat noir au Cabaret berlinois, en passant du Café-concert au Cabaret « rive gauche »), Monsieur K. emprunte depuis longtemps sa propre voie et se faufile aux endroits où on ne l’attend pas.

Monsieur K – Chansons qui agacent la dent

d’après des chansons originales de Jérôme Marin, Olivier Py sur des musiques de Jean-Yves Rivaud, Antoine Bernollin, Stéphane Leach, Nicolas Grellier et Fred Ferrand

Prologue

Au temps perdu d’avant, les sourires mélancoliques illuminaient encore les visages avinés d’un public somptueusement composé de riches négociants, de nobles aux intrépides ardeurs et à la fortune discrètement évanouie, de femmes plus ou moins élégantes en mal de danger, d’artistes vérolés ou de petits escrocs…

Ce que j’aimais dans cette gaieté empoisonnée par les fumées lourdes des mauvais cigares : c’était cette recherche absolue de l’abandon… le plaisir de n’être rien de pire, ni de meilleur, et ceci dans un mélange des genres et de classes sociales étonnant !

Minuit passé, je peux vous assurer qu’à la mine déconfite de chacun, il était bien difficile de savoir qui était lord ou bien vendeur de peau de tambour à la petite semaine. C’est là alors, après le numéro de la danseuse orientale, que j’entrais en scène, fardé comme une vieille marquise qui, après dix ans d’exil, reviendrait à la cour : le talon adroit, le sourire assassin, et ce costume… à peine rapiécé.

À la lueur de la lune, flétrie par tant de désirs inassouvis, je vois enfin vos visages et vos langues bien pendues… et d’un mot à la violence corrompue, je dévoile avec une fausse pudeur… ma complainte des souvenirs déçus.

Monsieur K.

Une certaine idée du Cabaret..

[…] Malheureusement ce mélange des mots cabaret, variétés, music-hall est risqué. Il laisse entendre, en un raccourci particulièrement frappant, qu’en définitive il serait toujours question de la même chose. Confusion qui correspond en partie à des habitudes allemandes depuis le début du
siècle et qui semble, à partir des années soixante, s’être répandue dans beaucoup d’autres pays que l’Allemagne par le détour des États-Unis.

Le succès de la comédie musicale Cabaret, produite à Broadway en 1966 par Harold Prince sur une chorégraphie de Ronald Field, n’y est pas pour rien, en effet. Cette adaptation de l’Adieu à Berlin de Christopher Isherwood, qui relate les expériences d’un jeune étudiant britannique lors d’un long séjour dans la capitale allemande juste avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, a franchi l’Atlantique en 1968, montée au Palace Theatre de Londres.
Ensuite, le film tiré du même sujet et dans le même esprit par Bob Fosse, avec Liza Minelli et non plus Judi Dench dans le rôle de Sally Bowles, a parachevé en 1972 la diffusion de scènes à la Broadway, qui ont donné internationalement, sur fond de chansons américaines, l’illusion de ce
que pouvait être un cabaret allemand de l’entre-deux-guerres, et, généralisation oblige, le cabaret tout court.

Depuis, les émissions de télévisées ne manquent pas, en France et ailleurs, qui sous couvert de cabaret, présentent des successions de revues, de sketches, de chansons. La télévision tendant à supplanter de plus en plus et partout les autres institutions culturelles, ses images s’imposent
massivement et prennent valeur de vérité. Dans un avenir peut-être plus si lointain aura-t-on encore l’idée de ce qu’était une salle de cinéma de quartier ? Les projections des actualités et les entractes avec attractions y ont déjà disparu.

Ce qui s’efface des mémoires, par le biais du spectacle chez soi que banalise le poste de télévision, ce sont les lieux de rencontre, de communion, de réjouissance collective. Le cabaret n’était rien d’autre, d’abord, que l’un de ces lieux. Étymologiquement, le mot l’indique. Il est attesté en français dès le XIII° siècle et, si son origine reste obscure – pour les uns elle remonte à l’ancien picard camberete, « la petite chambre », et pour les autres, plus douteusement, à l’arabe khamârât -, il désigne en tout cas un débit de boissons de basse catégorie où l’on sert également à manger. Au début du XIX° siècle, Paris a des cabarets-guinguettes, où il est possible de danser le dimanche. Un dictionnaire de 1975 cite Champfleury qui, dans ses Aventure de Mademoiselle Mariette, en 1853, évoque les soupers chez Joassant, « le dernier cabaret de la littérature », où se réunissaient « ceux qui revenaient tard des théâtres et des journaux ». Les auteurs de ce dictionnaire en déduisent que, par extension, le terme en est venu à prendre le sens de « petit établissement de spectacle où l’on peut parfois prendre des repas, consommer des boissons, danser ».

Cette transformation du cabaret en lieu de spectacle, par quelles transitions sociales et sous quelles formes s’est-elle déroulée ? C’est ce que j’ai tenté de déterminer en analysant comment, au XIX° siècle, se révèle progressivement le besoin de distractions de masse diversifiées, et comment, dans ce processus, la fonction initiale de certains débits de boissons change. Il en résulte la vogue des cafés-concerts, lesquels deviennent un phénomène européen. Par ailleurs, le développement industriel entraîne une industrialisation de la production culturelle elle-même, et notamment des spectacles : apparaissent alors l’imprésario, le culte de la vedette, la recherche de chansons à succès, autant de prémices de nos sociétés modernes. Une bohème intellectuelle se forme à Paris, constituée de jeunes gens qui sont pour la plupart montés de province en espérant réussir des carrières d’artistes en tout genre. Dans ces milieux qui sécrètent l’opposition à l’esprit bourgeois mercantile naît un établissement de type nouveau, Le Chat Noir de Rodolphe Salis.

C’est à partir de ce Chat Noir que le débit de boissons qu’était le cabaret devient autre chose. D’ailleurs, aucun dictionnaire français ne prête au mot cabaret, avant 1880, le sens de lieu de spectacle. Et cette invention française ne s’exporte pas à l’étranger, peu à peu, simplement sous forme d’établissements vaguement similaires, mais jusque dans les langues des pays où ces derniers s’implantent. Ainsi le terme français de cabaret est-il repris tel quel en Allemagne : Hanns Heinz Ewers publie en 1904 un livre qui s’intitule Das Cabaret. Dans les pays de l’ancienne Autriche-Hongrie, en Italie, plus tard en Grande-Bretagne et aux États-Unis, il en va pareillement, même si en allemand comme dans les autres langues le mot a pu se trouver aussi « naturalisé ».

Mais en se multipliant dans les capitales française et dans quelques grandes villes étrangères, les établissements qui se nomment dorénavant cabarets demeurent-ils conformes à leurs origines ? Le Chat Noir lui-même ne se dégrade-t-il pas rapidement ? Dès 1896, le chroniqueur de spectacles Léo Claretie porte un diagnostic pessimiste sur la situation des cabarets parisiens. Car le genre a éclaté en toutes sortes de variantes, jusqu’à la suppression du débit de boissons dans certains cas. L’art du cabaret « fait de boniment et de poésie », qui, par nature, a « besoin d’un milieu intellectuel » pour s’épanouir, est hélas, constate Claretie, en train de succomber à la prépondérance du commerce, aux affaires, à la concurrence.
L’espace d’un siècle, des cabarets ont ainsi été amenés à disparaître. D’autres, pour devenir plus rentables, se sont trouvés livrés aux marchands de plaisirs, de nouveaux sont nés.

Après 1945, quelques-uns furent, à Paris, à la source d’une chanson française de qualité. Reste à savoir, cependant, comment le temps, les modes, les mouvements artistiques ont profondément marqué ces lieux de spectacle tout à fait particuliers que sont les cabarets. Ou qu’ils furent…, car ils sont entrés dans l’Histoire.
Malgré son caractère disparate, selon les pays notamment, le genre du cabaret relève en effet d’une esthétique. Du moins, quand il s’agit du cabaret dit littéraire qui a donné naissance à certaines formes d’espaces d’intervention, à un certain style d’artistes et de répertoire. Bref, il s’est imposé comme un phénomène de civilisation.

Extrait de Cabaret cabarets de Lionel RICHARD – Éd. PLON – 1991